Les gardiens autochtones participent à une recherche collaborative sur les changements climatiques et la faune dans les T.N.-O.

18 août  2020 | Gardiens pour la terre

Kirk Hesketh et Steve Andersen déploient une unité dans l’aire protégée. Photo : gouvernement des Territoires du Nord-Ouest Julien Schroder

Kirk Hesketh et Steve Andersen déploient une unité dans l’aire protégée. Photo : gouvernement des Territoires du Nord-Ouest Julien Schroder

Au début du mois de mars, avant la fermeture des frontières et le confinement à l’échelle mondiale en raison de la COVID-19, Mitchell Shae a survolé à bord d’un hélicoptère les montagnes qui se trouvent dans une partie de son territoire traditionnel. Ces terres sont connues sous le nom de Ts'udé Nilįné Tuyeta, une aire protégée et de conservation autochtone nouvellement créée qui couvre une superficie de 10 000 km2 près de Rádeyı̨lı̨kóé, au nord-ouest de Yellowknife. Shae est l’un des gardiens autochtones qui contribueront à la gestion de l’aire protégée. « Le fait qu’il y ait des gardiens de la communauté dans ce secteur signifie qu’ils peuvent protéger une partie de leur territoire. Plus il y a de ressources, plus nous pouvons parcourir le territoire et le gérer », affirme-t-il. Shae fait partie d’une équipe de gardiens qui ont installé plus de 200 caméras d’observation de la faune et d’unités d’enregistrement acoustique dans l’ensemble de l'aire protégée dans le cadre d’un projet de recherche mené conjointement par des chercheurs du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, du Service canadien de la faune et de l’Université de la Colombie-Britannique. 

Les montagnes de l’aire protégée Ts’udé Nilįné Tuyeta. Photo : Christopher Beirne, Université de la Colombie-Britannique

Les montagnes de l’aire protégée Ts’udé Nilįné Tuyeta. Photo : Christopher Beirne, Université de la Colombie-Britannique

Ce projet n’est qu’un exemple des partenariats établis par les chercheurs avec les Premières Nations et les programmes des gardiens autochtones visant la surveillance et la recherche en matière de conservation. Qu’il soit question de chercheurs des T.N.-O. qui ont fait appel aux gardiens Dehcho formés pour surveiller l’état du pergélisol, la quantité d’éléments nutritifs dans le sol et la qualité de l'eau, ou d’écologistes qui observent la glace de mer à l’aide de technologies à distance en partenariat avec les communautés de Gjoa Haven et de partout en Arctique, ces collaborations permettent de recueillir des données importantes, particulièrement en cette période de pandémie de COVID-19 qui empêche les chercheurs de parcourir le territoire. 

Les gardiens autochtones, qui sont les « mocassins et les mukluks » des communautés lorsqu’ils marchent et veillent sur le territoire, sont des experts formés qui gèrent les aires protégées, rétablissent les populations d’animaux et de plantes, analysent la qualité de l’eau et surveillent les projets d’exploitation des ressources sur leur territoire traditionnel. Ils le connaissent mieux que quiconque. Par conséquent, leur participation à la recherche de terrain peut non seulement donner lieu à une collecte de données plus rentable, mais également à une perspective plus holistique sur les activités qui s’y déroulent. « Jusqu’à maintenant, beaucoup de travaux de recherche sur le territoire ont été réalisés en vase clos. Travailler activement avec les gardiens et d’autres partenaires pour mobiliser les ressources, tirer profit des connaissances et obtenir du financement afin de mieux comprendre ce qui se passe sur le territoire permet de coproduire les connaissances et de créer une synergie pour atteindre une plus grande diversité d’objectifs en matière de surveillance et de façon plus efficace », soutien Samuel Hache, un biologiste spécialisé dans les oiseaux terrestres du Service canadien de la faune, qui participe au projet.

Les participants du projet discutent des plans à l’aide d’une carte de la région. Photo : Kevin Chan, gouvernement des Territoires du Nord-Ouest

Les participants du projet discutent des plans à l’aide d’une carte de la région. Photo : Kevin Chan, gouvernement des Territoires du Nord-Ouest

Les gardiens K’asho Got'ine mettent également à profit leurs connaissances du territoire, qui sont utilisées pour élaborer et mettre en œuvre des plans de façon plus efficace. Comme la superficie du territoire est vaste, ils donnent des conseils et des renseignements à l’équipe pour bien planifier la capacité en carburant et l’équipement d’hiver sur le territoire. « Nous n’avions pas réalisé à quel point certains des emplacements de caméras et d’unités étaient éloignés et à quel point il était difficile d’y accéder. La communauté et les gardiens nous ont conviés à un exercice de remue-méninges qui nous a permis de mettre à profit leurs connaissances afin de faire le travail requis », dit Claudia Haas, une biologiste du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest rattachée à une aire protégée. Elle a également fait part de la façon dont ce savoir a créé toute une effervescence lors du premier jour, alors qu’ils bravaient les éléments. « L’une des histoires les plus amusantes de la saison concerne notre niveau de préparation complètement inadéquat face aux accumulations de neige dans cette région. Le jour avant notre départ, je me suis procuré des raquettes, mais il était difficile de les manœuvrer. Il y avait un gardien avec nous qui portait des raquettes artisanales; il flottait sur la neige alors que nous nous enfoncions jusqu’aux genoux. »

 Les caméras et les unités d’enregistrement acoustique que Shae, Haas, Hache et quatre autres équipes ont installées en mars dans près d’un mètre de neige enregistrent maintenant les déplacements et les sons de la faune tout au long de l’été, y compris les oiseaux migrateurs et les espèces en péril. Les données recueillies permettront d’établir une valeur de référence pour les populations d’animaux partout dans la région et aideront à mesurer les changements dans l’environnement ainsi que les effets des changements climatiques. 

Le gardien Charles Oudzi installe une unité d’enregistrement acoustique. Photo : Amelie Roberto-Charron, Service canadien de la faune

Le gardien Charles Oudzi installe une unité d’enregistrement acoustique. Photo : Amelie Roberto-Charron, Service canadien de la faune

À titre de gardien sur le territoire, Shae sait qu’il est important de surveiller Ts'udé Nilįné Tuyeta, une aire riche en milieux humides qui abrite une biodiversité incroyable et consiste en un site de nidification pour des milliers d’oiseaux migrateurs. Dans le cadre d’une partie de leur travail saisonnier, les gardiens doivent entretenir les sentiers menant aux points d’accès qui leur permettent de se frayer un chemin dans d’épaisses broussailles hautes afin d’assurer leur capacité de surveiller le territoire et de déceler tout problème potentiel. 

« Ce sont nos terres traditionnelles, affirme Daniel Jackson, président du Fort Good Hope Renewable Resources Council et fervent défenseur du programme des gardiens. Cette région, qui comprend l'aire protégée et les milieux humides, offre une multitude d’habitats à la faune et aux oiseaux en migration. Les gardiens savent gérer le territoire et en prendre soin adéquatement. »

Ts'udé Nilįné Tuyeta est l’une des nombreuses aires protégées et de conservation autochtones qui ont été établies par les Premières Nations à l’échelle du pays. Les aires protégées et de conservation autochtones sont souvent créées en partenariat avec les gouvernements. Toutefois, les gouvernements autochtones jouent un rôle de premier plan : ils déterminent les terres à conserver, fixent les objectifs et gèrent le territoire. Des secteurs des aires protégées et de conservation autochtones peuvent être désignés comme parcs nationaux ou territoriaux, ou comprendre des réserves nationales de faune. L’aire protégée autochtone Thaidene Nëné, par exemple, contient ces trois éléments. 

Isadore Manuel, le gestionnaire de programmes de la Yamoga Dene Land Corporation, a partagé l'enthousiasme de la communauté à l’égard de l’établissement de Tuyeta. « Beaucoup de jeunes sont intéressés par ce travail et veulent favoriser la protection de cette région. Nous en avons discuté longuement en tant que communauté et avons aussi reçu beaucoup de conseils de nos aînés, qui nous ont dit comment ils prenaient soin du territoire autrefois. C’est un travail passionnant. »

Samuel Hache, biologiste spécialisé dans les oiseaux terrestres et Mitchell Shae, gardien K’asho Got’ine Photo : Christopher Beirne, Université de la Colombie-Britannique  

Samuel Hache, biologiste spécialisé dans les oiseaux terrestres et Mitchell Shae, gardien K’asho Got’ine Photo : Christopher Beirne, Université de la Colombie-Britannique  

 Pour plusieurs chercheurs qui veulent mieux comprendre la faune, les projets de recherche collaborative menés avec les communautés et les programmes des gardiens comme celui-ci sont des occasions d’apprentissage et offrent une vision plus globale des activités sur le territoire. « Dans les ateliers que nous avons suivis avant de passer au travail sur le territoire, les aînés ont parlé du déclin des oiseaux chanteurs migrateurs. La communauté possède des connaissances traditionnelles sur les oiseaux et si on les combine aux nouvelles technologies, nous pouvons coproduire des programmes de surveillance plus exhaustifs, dit Amelie Roberto-Charron, une autre biologiste du Service canadien de la faune qui travaille sur le projet avec les K'asho Got'ine.  

Parallèlement à Tuyeta, de nombreuses Premières Nations établissent des programmes des gardiens autochtones en vue de surveiller ces terres et ces eaux, et d’en prendre soin. Toutefois, l’intendance autochtone va au-delà de l’installation des unités d’enregistrement acoustique et de la surveillance de la faune. Lors de la mise sur pied du programme des gardiens, nous avons mis l’accent sur la guérison, la santé, le bien-être et le lien avec nos modes de vie traditionnels auprès des jeunes appelés à devenir des gardiens. « Dans nos camps de formation, des aînés leur ont enseigné nos traditions et de notre culture. Nous avons passé du temps sur le territoire ensemble, ce qui a réellement favorisé le processus de guérison », relate Shae. La communauté a également travaillé pour créer une carte Dénée, qui permettra, grâce au savoir des aînés et au soutien de l’équipe de planification de l'aménagement du territoire Sahtu, de protéger les noms de lieux traditionnels et les histoires qui s’y rattachent au sein du territoire.

Les gardiens se servent des connaissances acquises dans l’entretien des sentiers qui mènent à différents emplacements au sein de l’aire protégée. Par ailleurs, ils ont passé les derniers mois à construire des cabanes et d’autres structures nécessaires pour s’abriter et assurer la gestion des terres. Ils ont aussi suivi une formation sur les techniques de survie en milieu sauvage, les premiers soins, l’utilisation sécuritaire de la scie à chaîne, la menuiserie et la technologie du SIG. 

Les chercheurs invités et les gardiens K'asho Got'ine (Mitchell Shae, Lesley Drybones, Evan Tobac, Charles Oudzi, Burli Lafferty, John Tobac et Dolphus Taureau) qui ont installé les unités de surveillance se réunis…

Les chercheurs invités et les gardiens K'asho Got'ine (Mitchell Shae, Lesley Drybones, Evan Tobac, Charles Oudzi, Burli Lafferty, John Tobac et Dolphus Taureau) qui ont installé les unités de surveillance se réunissent pour une photo de groupe. Photo : Kevin Chan, gouvernement des Territoires du Nord-Ouest 

L’hiver prochain, il faudra retirer les caméras d’observation de la faune et les unités d’enregistrement acoustique et procéder à l’analyse de données. Samuel Hache espère que ce modèle servira de référence et en vue d’améliorer la qualité des études de terrain. « Ce projet pilote est un bon exemple de la façon dont nous pouvons faire les choses autrement et enrichir les connaissances sur les écosystèmes nordiques. » Grâce à la participation de la communauté au tout début du processus et aux outils mis à la disposition des gardiens nouvellement formés et qui leur permettent d’être autonomes, le travail peut se poursuivre même en plein cœur d’une perturbation comme celle provoquée par la pandémie de COVID-19. « Les gardiens ont un rôle encore plus important à jouer. Nous sommes persuadés que ce travail continuera et qu’il donnera même lieu à un nombre accru d’initiatives dirigées par les gardiens. » 

Précédent
Précédent

Construire un canot

Suivant
Suivant

La COVID-19, les Premières Nations côtières et l’interdépendance